Division sexuelle et raciale du travail

Dans les années 2005-2010, des féministes occidentales, et blanches pour la plupart, utilisent la dialectique du « les femmes sont mal payées car elles s’occupent du care », cela est vrai mais ça serait bien de préciser de quelles femmes  on parle et dans quels secteurs socio-professionnels.
La proportion des femmes non-blanches est majoritaire que ce soit dans le rôle de nounou ou de femme de ménage chez les particuliers, les femmes de chambre dans les hôtels, les ménages dans les entreprises et les services publics ou encore chez  les aides-soignantes,
Pourtant ce n’est pas ces femmes-là qui sont représentées dans l’image du féminisme mainstream et ce ne sont pas ces femmes-là qui bénéficie des revalorisations salariales au nom de « l’équité homme-femme ».

Voici une compilation d’articles en français évoquant le travail domestique non gratuit, le plus souvent traité dans le cadre des études sur le Care ou sur les Migrantes (Migration et Genre), et plus récemment dans une approche intersectionnelle , dans une volonté d’articuler les rapports sociaux de sexe-classe-race.

Pendant des années la dichotomie travail productif/reproductif a été le moteur de la réflexion féministe en France pour démontrer la domination masculine et définir le patriarcat économique, la division raciale du travail reproductif a largement était passée sous silence, non vue, non remarquée ou volontairement délaissée et encore aujourd’hui à l’heure où les premiers sociologues s’interroge là-dessus depuis les années 2005, ces études sur la division sexuelle et raciale du travail ne sont toujours pas relayée ni par le gouvernement ni par le féministes dit mainstream.

Si la tendance dans le féminisme militant mainstream est de parler des métiers du Care, rares sont celles qui précise spécifiquement que les métiers de services domestiques et reproductif non gratuit sont majoritairement tenus par des femmes migrantes et/ou racialisées.

Et pourtant cette occultation ne les empêche pas d’argumenter que « les femmes s’occupent principalement du Care » , comme si les espaces du Care étaient universalement pris par la classe de *toutes* les femmes, pour demander une revalorisation salariale dans l’entreprise au nom de l’équité homme-femme, tandis que ces féministes sont très peu présente au sein des associations pour les droits des migrant.e.s, et qu’elles ne relaient ni participent aux mobilisations collectives issues des intéressées elles-mêmes , des femmes racialisées ,  migrantes, françaises, étrangères possédant une carte de séjour ou étrangère sans papiers, travaillant dans les milieux très peu syndiqués et peu politisées que représentent les services à la personnes et les services liés à la domesticité.

Ce qui en ressort, c’est les contradictions de race et de classe au sein du féminisme français.
Incapable d’imaginer de conceptualiser la forme hétérogène de la classe des femmes en France, le féminisme français, autant universitaire que militant, tend à la fois à invisibiliser une grande partie des femmes qui le composent pour ne prendre comme référent qu’une image figée des femmes vivant en France, mais aussi à utiliser et instrumentaliser les effets de la division sexuelle et raciale du travail, afin de servir leur propre agenda politique.

Des sociologues étudient enfin, depuis les années 2005-2010, la division sexuelle et raciale du travail et explicitent comment dans la société certaines catégories de population sont spécifiquement reléguées à certains métiers et s’interrogent sur le silence assourdissant qui s’est posé sur cette question depuis les années 70, autant de la part du milieu universitaire que du milieu militant féministe, non sans interroger la responsabilité de l’Etat dans ce domaine.
Certains sociologues montrent qu’il est également important, outre de mettre en avant le coté statistique, de s’attaquer à percevoir le ressenti des intéressées, comment tout en ayant conscience que le métier qui leur est assigné est le fait des oppressions croisées de sexe-race-classe, ces femmes utilisent également ces métiers comme une source d’autonomie et de résistance.

Voici quelques exemples d’études menées ces dernières années sur le sujet.

Je les mets dans l’ordre chronologique de parution, qui donne également une idée dont le thème est traité depuis 2007.

1) Un étude sur les femmes de chambre dans l’hôtellerie en France, de 2007 :

« Régulation et précarisation : l’exemple des femmes de chambre »
de Christine Guégnard, Sylvie-Anne Mériot

https://hal.archives-ouvertes.fr/halshs-00171473/PDF/07020.pdf

« Résumé : Cette communication souligne le rôle des institutions du marché du travail (employeurs, syndicats, État) dans les choix faits par les hôtels français en matière de gestion et conditions de travail. L’inégal accès à un poste stable à temps plein révèle un dualisme croissant dont sont victimes les femmes de chambre. »

Une étude qui peut être difficile à lire en tant que femme racisée/non-blanche/racialisée…
Le ton de l’étude se veut neutre, pleine de chiffre et d’informations sur le statut économique et social des intéressées, mais au final, elle est rempli de certains biais caractéristiques.
L’étude entière est plus ou moins du même acabit : dépeignant un univers plutôt misérabiliste et sordide, confinant parfois au sensationnalisme et au voyeurisme malsain.  Le fait de rapporter intact la parole d’hôteliers que je qualifierais personnellement d’autre chose que de ayant une vision « stéréotypée » est assez violente à lire, notamment quand les auteurs ne condamnent pas les propos tenus, ni qu’elles laissent la paroles aux concernées sur un même sujet. La subjectivité de l’employeur est privilégiée sur celle des femmes de chambres, censées pourtant être le sujet de l’article, elles n’en encore qu’au stade d’objet, objet d’étude, objet sur lequel on rapporte la subjectivité de l’employeur, objet qui est défait et soumis à la misère dans ce système qui l’accable.

Remarquons également que l’étude n’utilise jamais que le mot « attitude stéréotypée » et n’utilise jamais le mot « discriminations » ou « racisme », et encore moins celui d’ « exploitation économique ».
Ce n’est pas une étude à vocation militante, on l’aura compris.

Un exemple d’un des passages qui m’a légèrement agacé:

  • « Ce métier est souvent choisi par défaut face à l’impossibilité d’exercer une autre activité professionnelle, et relève plutôt du qualificatif « femme de ménage ». Une spécificité commune à l’ensemble des femmes de chambre est la nécessité de travailler pour obtenir un revenu, quelle que soit la pénibilité de l’activité professionnelle. La plupart sont de nationalité ou d’origine étrangère, constituant ainsi « une réserve de main-d’œuvre ». Les ethnies, distinctes selon les lieux de travail et la main-d’œuvre disponible localement, sont variées même si certains hôtels emploient davantage d’Asiatiques, ou des personnes venant du Maghreb et d’Afrique. Ainsi, les femmes de chambre sont un groupe composite ou « cosmopolite » mis en lumière par l’hétérogénéité de leurs profils. Une directrice d’hôtel résume de manière stéréotypée : « Il y a surtout beaucoup d’ethnies différentes à gérer : j’ai des musulmanes, des Algériennes, des Marocaines, des Polonaises, des Chinoises, des Malgaches, des Mauriciennes, beaucoup de Comoriennes… Elles ont souvent une vie privée chaotique, beaucoup d’enfants, des maris pas toujours présents ou gentils… Elles sont souvent illettrées et n’ont eu que l’expérience du ménage, même chez des particuliers »

 

Mentions spéciale pour la musulmanie, une nouvelle ethnie!

Cela dit, l’étude regorge de donnée statistique sur la situation des femmes de chambre en France, bien que les données datent déjà de 2003-2004.

– « Présent sur l’ensemble du territoire, l’hôtellerie-restauration a connu une augmentation de ses effectifs de 14 % en une décennie et emploie près de 800 000 personnes. »

– » la moitié des salariés restent moins de six mois chez leur employeur. »

– « La moitié des salariés travaillent tous les dimanches et le tiers certains dimanches. »

– « Les rémunérations proposées figurent parmi les plus basses, proches de celles du commerce du détail et des services personnels. Représentant 3,5 % de la population active, ce secteur recrute près de 27 % de travailleurs à bas salaire (cad les personnes qui perçoivent moins des deux tiers du salaire médian de leur pays) contre 10 % de l’ensemble des actifs. Cette proportion a augmenté (23 % en 1995) alors que la tendance générale dans l’ensemble des secteurs est à la baisse (de 13 à 10 %). Les rémunérations de l’hôtellerie sont moins élevées que dans les autres secteurs, dus en partie à la forte présence d’emplois peu qualifiés, mais également à la faiblesse de la régulation du marché du travail.  »

Note explicative supplémentaire ( avec un croisement avec Insee 2004 des salaires )
le salaire annuel médian en 2004 était de 18 100€, cad que 50% des habitants de France gagnaient moins que ce seuil et 50% gagnaient plus que ce seuil.
En 2004, donc était considéré comme bas salaire, une personne qui gagnait 2/3*18 100€= 15 000€/an soit 1250€ / mois.
En prenant la totalité des salaires, on note que 10% de la population active est concerné par ces bas salaires, mais dans le cas de l’hôtellerie, plus de 27% des salariés gagnent moins de 1250€/mois, et sont donc dans la catégorie bas salaire. Il y a donc une surreprésentation des bas salaires dans ce secteur d’activité

-« Dans ce paysage particulier, les femmes de chambre, qui représentent près de 20 % des salariés de l’hôtellerie, se singularisent à plus d’un titre : une population à prédominance féminine, âgée entre trente-cinq et quarante-cinq ans, très largement d’origine étrangère, fréquemment chargée de famille, peu diplômée ou possédant un diplôme non reconnu car obtenu à l’étranger. Autre particularité, les directions des hôtels enquêtés font état d’un recrutement aisé et d’un faible turn-over, qui contrastent avec ceux des autres personnels de l’hôtellerie « .

– « Près de 40 % de l’ensemble des employés de l’hôtellerie sont nés à l’étranger contre 12 % des actifs en France (source Insee 2004). »

Donc 60 % de l’ensemble des employés de l’hôtellerie sont nés en France, donc à priori Français.  J’utiliserais cette statistique plus tard.

Cette étude est donc à prendre plus comme source de statistique qu’autre chose.
C’est cependant un premier pas dans le style des études économiques de la division du travail.

2) Cette étude , pour moi de référence , de Sabah Chaïb
« Femmes immigrées et travail salarié » , paru en 2008.

Texte intégral : http://cedref.revues.org/587
Je pourrais citer quasiment tous les passages ! A Lire !

Avec en particulier ces quelques passages ci :

    • « 16. Bien que des travaux universitaires se soient attachés dès les années soixante-dix et le début des années quatre-vingts à poser la question de l’emploi et du travail des femmes immigrées (Lévy, Taboada, 1979 ; Streiff-Fenart, 1978 ; Morokvaisc, 1983), c’est pourtant dans ces mêmes années soixante-dix qu’apparaît et se consolide la figure singulière de « la » femme immigrée : femme démunie (analphabète, isolée), confrontée à un environnement social complexe ; femme pâtissant d’une culture patriarcale et de la domination masculine, tout en contribuant à la perpétuation des traditions, investie qu’elle est du rôle de « gardienne des traditions ». La figure privilégiée de la femme immigrée comme celle d’une individue précaire s’est opposée à cette période en tout point à la figure de la femme active, en référence aux femmes françaises. Ces dernières concentrent toute l’attention des mouvements féministes naissants et de la réflexion universitaire : le travail historiographique entend rendre visibles les femmes dans la société et dans le travail en particulier (Perrot, 1978, 1998). Dans le même temps, le travail des femmes se constitue progressivement en politiques publiques (Lurol, 1997), mais cette problématique est absente du socle de réflexion en ce qui concerne les femmes immigrées, dans les années soixante-dix et quatre-vingts, en dépit d’ailleurs des faits et des statistiques.
  • 17. L’attention portée aux femmes immigrées originaires des pays « tiers » et l’intérêt des acteurs institutionnels sur les facteurs d’ordre culturel, confortent dès lors le schéma selon lequel l’immigré est force de travail et la femme immigrée est culture. S’opère ainsi doublement l’invisibilisation du travail salarié des femmes immigrées : par le silence et l’oubli des faits du passé et du présent ; par la construction sociale d’un problème social, à savoir la résolution des différences culturelles — constituées comme entrave à l’emploi des femmes immigrées (Chaïb, 2005). Ce faisant, les obstacles d’ordre juridique érigés contre l’emploi des femmes immigrées sont singulièrement occultés dans les écrits et dans les discours pendant cette même période (Silberman, 1983). Le discours communément produit sur les femmes immigrées tient l’existence de handicaps socioculturels dont elles seraient porteuses, comme autant d’obstacles et de « stigmates » sur le chemin d’une autonomie sociale et professionnelle. Patricia Paperman a analysé les représentations sociales réductrices véhiculées dans le discours commun concernant le rapport supposé difficile, spécifique, voire inadapté des femmes immigrées au monde du travail (1985). Tout se passe comme si le concept d’adaptation appliqué aux femmes immigrées équivalait dans sa construction sociale et son mode de prescription d’actions, au concept d’employabilité en usage aux Etats-Unis dans les années soixante-dix pour la catégorie des handicapés et des chômeurs. Ce concept repose à l’origine sur l’idée de l’existence de handicaps médicaux ou socioculturels comme freins à l’accès à la sphère professionnelle. »

J’aurais aimé que Chaïb continue sa comparaison avec le système validiste dont elle parle.
Elsa Dorlin effectuera dans son livre  » La Matrice de la race »  paru en 2009.  un rapport entre les représentation de la santé /validité avec le rapport sociaux de genre,
Je trouve que des parallèles pourraient également être fait avec l’image de la femme immigrée / racialisée conceptualisée comme inapte au travail en dépit de la présence de celle-ci sur le marché du travail.
Il y a énormément de bons paragraphes ! Il faut lire l’article !
Chaib y évoque les rapports  l’emploi et évoque , à mon grand plaisir, les mobilisations issues des migrantes pour défendre leurs droits.
Chaïb montre également tout le travail qu’il reste à faire pour comprendre ces phénomènes.
A noter que Chaïb n’utilise pas le terme « migrante » mais plutôt le terme « femme immigrée ».
Son travail s’est porté uniquement sur les femmes immigrées, selon la définition suivante  »
« A l’initiative du Haut conseil à l’intégration, la définition officielle de la catégorie « immigré » retenue dans les années 1990 désigne les femmes étrangères et les Françaises par acquisition nées à l’étranger. »
Cette notion plus large de la femme immigrée, laisse néanmoins moins de doute que la notion de « migrantes ».

« Rapports à l’emploi

      1. Alors que les figures honnies ou valorisées de la travailleuse ou de la femme au foyer ont varié historiquement en France, et en fonction des milieux sociaux, ces représentations sociales, loin de s’annuler, se cumulent et s’imbriquent dans le temps, rendant complexe et ambivalent le rapport des femmes au travail. Il en va également ainsi des femmes immigrées, pour qui le monde du travail renvoie à des contextes spatio-temporels différents ainsi qu’à des milieux sociaux différents, à commencer par la partition origine rurale / origine urbaine. Si le rapport à l’emploi des femmes descendantes d’immigré-e-s est de plus en plus abordé (Roulleau-Berger, 2005), pour autant, cette question est laissé en suspens s’agissant des femmes immigrées elles-mêmes, alors même qu’existent des différentiations très fortes au sein de cette catégorie, selon les nationalités, les courants migratoires et les niveaux de qualification. En particulier, les femmes immigrées qualifiées apparaissent plus fragilisées car elles subissent plus durement les désillusions professionnelles et la perte de la dynamique constructive de leur identité.
      2. Par ailleurs, l’idée d’une autonomie sociale à conquérir pour les femmes immigrées en dehors du cadre contraint de la famille et du groupe d’origine par la confrontation à l’espace public, est bousculée aujourd’hui par la réalité de la prise d’activité de ces femmes. Cette réalité interroge à nouveau la question des aspirations personnelles, longtemps cantonnée en ce qui concerne les femmes immigrées dans une approche psychosociale qui visait à interroger le lien exclusif avec « la culture d’origine » ; ce faisant, cette approche réductrice a soustrait ces femmes à l’analyse d’un spectre plus large de formes d’identification, d’appartenance et de construction de la subjectivité. La parution d’un livre écrit par une femme de ménage marocaine sur sa longue expérience professionnelle à Paris, révèle à la fois la manière dont ces femmes peuvent investir positivement leur emploi, le faire accéder à un art et la construction d’une subjectivité plus complexe que le carcan dans lequel on tend à les enfermer habituellement (Elayoubi, 2006). Les réalités concrètes que vivent ces femmes, les représentations qu’elles ont d’elles-mêmes de leur vécu et leur manière de prendre part à la société, offrent encore des terrains d’investigation, car, pour mouvantes que ce soient, ces réalités et ces représentations, elles ne sauraient se restreindre aux seuls biais misérabilistes ou populistes de certaines approches. »

Et son dernier paragraphe sur les mobilisations

« Mobilisations collectives

      1. La transformation de l’emploi ouvrier qui renaît dans la catégorie des employé-e-s, fragilise la classe ouvrière par l’atomisation de ses membres, sans pour autant faire disparaître « la condition ouvrière ». Les femmes immigrées figurent parmi les « nouveaux » ouvriers du tertiaire impliqués dans des rapports sociaux et des conditions de travail qui ne permettent pas toujours d’éprouver la dimension collective du travail. Malgré leur invisibilisation, en bonne partie socialement construite, sur le marché du travail, leur dispersion dans un secteur d’activité tertiaire hétérogène, l’invidualisation de leur parcours, leur concentration dans des petites structures et, concomitante de ce phénomène, leur faible syndicalisation, elles n’en ont pas moins été érigées en figures de proue de luttes collectives récentes données pour improbables. L’écho médiatique autour de l’affaire Arcade, entreprise sous-traitante de nettoyage pour une grande chaîne hôtelière, employant une main-d’œuvre féminine majoritairement immigrée, a révélé en plein jour les cas de « sous-traité-e-s » du droit social. Le nombre d’articles et d’interviews passés avec la leader de la lutte, Faty Mayant, mère de famille sénégalaise, syndiquée à Sud-Nettoyage (Puech, 2005) témoigne de l’exemplarité de ce conflit sur des terrains multiples : lutte dans un secteur privé peu syndiqué, lutte de femmes et lutte d’immigrées. Ce conflit fait écho aux mouvements de lutte menés dans la restauration rapide (Mac Do), la distribution de livres (Maxi Livres), les chaînes de vente de produits culturels (Virgin, Fnac), ou encore les bases de loisirs comme Disneyland. Il n’est pas indifférent de noter que la plupart des leaders dans ces conflits sont des jeunes hommes ou femmes « issu-e-s » de l’immigration : la question sociale est ainsi portée par ces nouveaux acteurs de la lutte et contribue à la mobilisation des acteurs politiques « traditionnels » dans un spectre politique large (syndicats Sud, CGT, l’extrême gauche dans son ensemble, le mouvement altermondialiste, les associations de défense des immigré-e-s).
      1. Si des mots sont bien de retour, à l’instar des mots « classes sociales » ou « exploitation », les femmes immigrées témoignèrent de l’actualité de la question sociale en France ainsi que l’idée d’une internationale des travailleur·e·s en prise aujourd’hui avec la question de la mondialisation/globalisation des échanges et des migrations. Le conflit des femmes grévistes enrichit l’inventaire des mobilisations collectives d’immigré-e-s, jusque-là essentiellement portées par des hommes immigrés, salariés dans l’industrie, sans pour autant renouveler forcément les répertoires de la lutte. Bien que des femmes immigrées grévistes aient existé par le passé, leurs histoires restent encore largement méconnues (Gubin, 2005). Alors que le mouvement des « sans-papiers » a fait l’objet de nombreuses analyses en termes de mobilisations collectives, la féminisation de l’expression « sans-papière » par les intéressées elles-mêmes est une réalité encore peu étudiée. Cela révèle combien les femmes immigrées en tant qu’actrices au sein de structures associatives (Fayman, 1992 ; Veith, 1998 ; Quiminal, 1998) et en tant que catégorie sociale à l’origine de mouvements de lutte, restent encore peu étudiées en France, qu’il s’agisse du passé lointain ou proche (les années soixante-dix) et du présent (Lesselier, 2006). De même, l’articulation de ces mouvements avec les acteurs « traditionnels » des mouvements sociaux et les relations entretenues avec eux mériteraient de plus amples études. A ce titre, la mobilisation des catégories de l’ethnicité bien plus encore que celle du genre, divise les acteurs « traditionnels » et apparaît bien souvent illégitime, car synonyme de la fragmentation et de l’affaiblissement des mobilisations de classe.

 

3 ) Toujours en 2008 : Un bon texte de Francesca Scrinzi.

« Quelques notions pour penser l’articulation des rapports sociaux de « race », de classe et de  sexe »

Texte intégral :  http://cedref.revues.org/578#tocto1n4

Scrinzi se base sur une littérature vaste mais essentiellement américaine dans le cadre du travail sur les migrantes et sur la nécessité d’articuler les rapports de sexe-classe-race.
C’est dans cette thèse qu’elle aborde en partie la division sexuelle du travail et l’ethnicisation sexuelle du travail.

Je cite :

  • « 12 . La division sexuelle du travail est le pivot autour duquel s’organise l’articulation des différents rapports sociaux. Le positionnement au sein d’un groupe dominant ou dominé entraîne des conséquences spécifiques pour les femmes, du fait de leur assignation au travail domestique au sein des groupes sociaux. Elles sont directement confrontées et impliquées dans les rapports de pouvoir entre les hommes et entre les groupes sociaux, qui sont dominés par les hommes. En ce sens, elles sont partie prenante des rapports sociaux de classe et de « race » (Guillaumin, 1997).
  • 13. La position à la fois extérieure/intérieure que tiennent les femmes par rapport aux différents groupes sociaux (classes, nations…) fait donc en sorte que leur soumission aux hommes d’un groupe n’implique pas nécessairement leur soumission aux hommes des autres groupes. Appartenir à une certaine classe ou nationalité peut permettre à une femme d’éviter d’être directement confrontée aux hommes des autres groupes, mais pas pour autant aux hommes de son groupe. Par exemple, une femme française de classe moyenne peut déléguer une partie du travail domestique qui lui est assigné dans la division sexuelle du travail en employant une employée de maison migrante. D’un côté, les hommes du groupe dominant — dans ce cas les maris des employeuses — ont indirectement à leur service les femmes appartenant aux groupes dominés, par l’intermédiation de leurs épouses qui gèrent la relation de service. Ils profitent d’une relation de service qui réaffirme leur position, évitant au moins en partie un conflit avec leurs épouses à propos du partage inégal du travail domestique. De l’autre côté, les employeuses sont actrices dans le rapport de pouvoir qui les oppose aux employé-e-s de maison migrant-e-s — qui peuvent être aussi des hommes (Scrinzi, 2005). »

Le seul point négatif (mais cela n’en ai pas vraiment un) que je trouve à son texte c’est qu’il y a très peu de références européennes si je ne m’abuse, et que son travail porte uniquement sur les migrantes de nationalité étrangères, bien qu’elle cherche à articuler les rapports de sexe-classe-race au sein de la societé, une fois encore seules les « migrantes » sont un objet d’études, et les femmes racialisées non migrantes ne sont pas citées…

Je n’ai pas encore trouvé de textes sur la division raciale et sexuelle concernant les filles des migrantes justement, ces françaises d’origine étrangère et/ou ces françaises racialisées et/ou non-blanches.

Dès la 1ere étude que j’ai cité, celle de 2007, alors que seules 40% des femmes sont nées à l’étranger, donc à priori 60% sont nées en France et sont françaises, dans l’intégralité des autres études on ne parle que de migrantes.
Est-ce à dire que les femmes françaises d’origine étrangère née en France sont aussi classées comme « migrantes » dans cette étude ? Je ne souscris certainement pas  à cette appellation, et je m’étonne sincèrement que cela ne soit pas plus précisé, même dans les articles que j’ai le plus appréciés.
Est-ce à dire que seules les migrantes font l’objet d’études à l’heure actuelle ?
Seule Chaib précise qu’elles ne les mentionnent pas. Dans d’autres textes également la différenciation migrante/ fille de migrantes n’est pas véritablement établie et nous ne savons guère quelle est la situation économique et sociale exactes des femmes racisées/non-blanche en France.

Il me semble qu’il serait quand même bien, dans les analyses, de différencier  les migrantes de nationalités étrangères/naturalisées/françaises par acquisition et leurs descendantes nées en France et qui se retrouvent également dans les mêmes secteurs racialisé-sexualisé.
La reproduction sociale du travail assignée aux mères migrantes par leurs filles françaises non migrantes mais toujours racialisées n’est apparemment  pas à l’ordre du jour.

4) Un des rares articles où cette précision est faite est le 4e texte que je vais présenter et c’est aussi le plus ancien de tous mais il a été un des textes fondateurs et révélateurs sur le thème de la division sexuelle et racialisée du travail. Il nous vient des Etats-Unis, où effectivement les statistiques ethniques sont bien plus évoluées, en bien ou en mal, mais où les auteurs ne songent pas à enlever leur nationalité américaine aux diverses populations hétérogènes des femmes, et où les précisions sur les origines et ou appartenance à un groupe socio-culturel ne permettent pas de confusion sur les groupes étudiés.

Ce texte est celui d’Evelyn Nakano Glenn paru en 1992, c’est le plus ancien de la liste mais il n’a été traduit en français qu’en 2009.
Si celui de Chaib n’est pas forcément très connu, celui de Glenn est cité dans toutes les écrits parlant de la division sexuelle et raciale du travail.

« De la servitude au travail de service : les continuités historiques de la division raciale du travail reproductif payé »  par Evelyn Nakano Glenn sur la division raciale et sexuelle du travail aux Etats-Unis.

Glenn s’attelle à montrer la division raciale et sexuelle aux Etats-Unis, montrant par quels ressorts certaines populations de femmes ont été activement amenée,  par des injonctions dites  et/ou tacite par les membres de la classe dominante blanche, homme ET femmes,  jusqu’à la  coercition administrative, à occuper les postes liés à la domesticité ou à l’aide au personne, jusqu’ aux premiers emplois dans les services publiques, notamment en tant qu’aides-soignantes puis infirmières dans les hôpitaux. Les populations concernées varient selon les régions des Etats-Unis :
-au sud, les femmes afro-américaines,
-au sud-ouest,  en particulier Texas, Colorado et New Mexico,  les Chicanas
-à l’Ouest, en particulier en Californie et à Hawaï, les femmes immigrées asiatiques.

En 1930, % niveau national, contre le % dans la région précisée :
-48.4% des femmes Noires ne travaillant pas dans l’agriculture étaient employées comme domestiques et blanchisseuses, contre 90% dans le Sud.
-39,1% des Chicanas ne travaillant pas dans l’agriculture , contre plus de la moitié dans les régions précisée ( comme à El paso)
-sauf pour Hawaï , 25.4% des femmes américaines d’origine japonaise ne travaillant pas dans l’agriculture étaient inscrite comme domestique, et pour San Francisco près de la moitié des femmes américaine d’origine japonaise, immigrées ou non.
A  noter que pour la région Ouest, le constat est différent du reste du pays au début du siècle : en effet, il y avait très peu de femmes immigrées jusqu’au fin 19e en Californie et début 20 ème à Hawaï, les domestiques étaient alors des hommes asiatiques chinois, puis japonais, puis en 1907, les femmes japonaises ont commencé à émigrer et la tendance s’est inversée.

Glenn écrit par exemple : « La division raciale du travail reproductif est absente de chacun de ces courants d’analyse [féminisme marxiste et théorie sur la hiérarchisation du travail] il s’agit là d’un élément central de l’exploitation spécifique des femmes de couleur et d’une source de hiérarchie et d’interdépendance entre les femmes blanches et de couleur. »

Elle décrit également comment les femmes de classe supérieures bénéficient de l’organisation actuelle du Care.

Et moi je dis : Ça, c’est bien dit!
Ce n’est pas pour rien que ce texte est repris à foison! Je regrette simplement sa traduction tardive en France, mais il vaut mieux tard que jamais !

Je n’ai pas trouvé le texte intégral sur internet, mais voici en attendant un compte-rendu de lecture :  http://eso.cnrs.fr/TELECHARGEMENTS/revue/ESO_33/Sechet1.pdf où l’auteur, Raymonde Sechet, présente de morceaux choisis du livre  » Sexe, Classe, race, Pour une épistémiologie de la domination » où est paru l’article de Glenn en 2009.
(http://www.puf.com/Autres_Collections:Sexe,_race,_classe)

A propos de l’article de Glenn, Raymonde Sechet  dit par exemple (page 78 du pdf):

  • « La division raciale du travail reproductif génère de l’exploitation entre femmes (Evelyn Nakano Glenn, « De la servitude au travail de service: les continuités historiques de la division raciale du travail reproductif payé »5). L’assignation des femmes des minorités raciales dans les travaux domestiques les plus socialement dévalorisés les exclut de la norme dominante de la féminité incarnée par les femmes blanches des classes supérieures. Evelyn Nakano Glenn critique le modèle additif qui traite du genre et de la race comme des systèmes hiérarchiques séparés dans lesquels les femmes de couleur sont considérées comme étant doublement subordonnées alors que les femmes blanches ne sont perçues que par le genre. Les féministes marxistes ont montré que la non-reconnaissance comme travail du travail reproductif est au cœur de l’oppression des femmes. Cependant leurs analyses font comme si toutes les femmes étaient dans un même rapport à ce travail reproductif qui serait une expérience féminine universelle.
  • De leur côté, les théories sur la hiérarchie raciale se sont quant à elle intéressées uniquement au travail salarié, surtout dans les sphères contrôlées par les hommes, négligeant de ce fait le travail domestique. Evelyn Nakano Glenn analyse la construction ssimultanément genrée et racisée du travail reproductif aux États-Unis. Malgré son passage croissant de la sphère domestique à la sphère marchande, la construction de ce travail reproductif comme activité féminine n’a pas varié. par contre, sa construction raciale, c’est-à-dire l’assignation des femmes racialisées-ethnicisées à une place précise en son sein, s’y est ajoutée. pour ce qui concerne le travail domestique, le transfert de certaines tâches vers des aides payées qui est intervenu à partir de la fin du XIXe siècle a permis aux femmes au foyer des classes moyennes de se distancier de la saleté et de disposer de temps pour leur développement personnel. Ces travaux « sales » ont été confiés à des femmes d’origines différentes selon les régions des Etats-Unis mais, dans tous les cas, être servi par les membres d’un groupe subordonné est devenu un privilège des groupes dominants. Dans les années 1920, ce travail domestique a, de plus en plus souvent, été confié à des femmes racialisées-ethnicisées; des femmes qui, selon l’auteure, peuvent à la fois être conscientes que c’était le racisme et non le manque d’aptitudes qui les enfermait dans ce travail domestique, et être convaincues de la subordination de leurs maîtresses à leurs époux. »

D’autres articles de ce livre dirigé par Elsa Dorlin sont très intéressants pour notre sujet du jour, mais j’en parlerais une autre fois.

5) Un dernier texte enfin, le plus récent,  qui fait référence au dernier texte de S. Chaib, et de Glenn, entre autres références.

« Cent ans de sollicitude  en France, Domesticité, reproduction sociale,  migration & histoire coloniale »  de Jules Falquet et Nasima Moujoud ,paru en 2010 .

En intégral ici : http://revueagone.revues.org/925

L’étude est très intéressante et bien axée sur la France,  c’est un peu une bibliographie en soi, elle tente de comprendre pourquoi la division sexuelle et raciale du travail est si passée inaperçue jusqu’à présent.
Si elle est plutôt dénonciatrice dans ses propos, elle ne va peut-être pas assez loin pour moi (d’un point de vue militant) et elle tombe aussi par moment dans la confusion « migrantes »/ »sans-papiers, mais elle a le mérite d’enfin introduire le terme de « femme racialisées », terme qui engloberaient donc  les femmes françaises d’origine étrangère.
Malgré le ton très clair sur les insuffisances et les points d’occultation des analyses féministes matérialistes, j’ai parfois eu l’impression que les auteurs cherchaient des excuses aux universitaires et militantes féministes des années 70 à nos jours, ne s’expliquant pas vraiment le biais dans les recherches jusqu’à ce jour.

J’ai cependant été très intéressée par la partie sur la responsabilité des politiques publiques étatiques, notamment en comparant les plans choisis par la France et l’Espagne et l’Italie.
Elle a vraiment le mérite de rappeler historiquement l’ensemble des populations concernées par le Care et l’immense et long silence entourant ces questions, et ce sur une période d’une centaine d’année.

Je cite la conclusion :

  • « 40.Après ce parcours dans cent ans de domesticité et de travail de reproduction sociale en France, que pouvons-nous conclure ? Certes, comme l’ont montré les féministes matérialistes, l’assignation des femmes au travail domestique et de reproduction sociale est une constante et constitue l’un des points nodaux des rapports sociaux de sexe. En revanche, il faut redimensionner le cadre d’analyse, sortir du foyer et de la gratuité. En effet, on a vu que, depuis le début du xxe siècle, il est rare que l’épouse soit la seule femme qui réalise, « hors marché », le travail domestique au sens large : bonnes et prostituées, pour ne citer qu’elles, souvent migrantes, interviennent également, contre une rémunération plus ou moins sonnante et trébuchante. À l’échelle du pays, l’importance historique du travail de reproduction sociale réalisé par des femmes étrangères ou racialisées saute également aux yeux.
  • 41. Cela implique-t-il pour autant que la classe des femmes n’existe pas, parce que les antagonismes entre « Madames » et migrantes sans papiers l’auraient fait voler en éclats ? Ce serait aussi simpliste que de penser que le prolétariat est un concept dépassé parce qu’on trouve en son sein des contremaîtres ou que la « race » est une notion floue parce que d’éminents chefs de quilombos possédaient des esclaves. La classe des femmes existe bel et bien, dans la mesure où existe une très nette division sexuelle du travail, qui exige des unes qu’elles réalisent le travail de reproduction sociale, incluant le travail domestique parmi bien d’autres activités de reproduction sociale 107, et qui en exempte les membres de la classe des hommes, qui n’ont souvent qu’à se faire servir sans même s’occuper de savoir par qui, ni combien on paie la ou les personnes qui les servent – même les plus ­pauvres d’entre eux, comme le rappelle opportunément Tabet à la fin de La Grande Arnaque. En revanche, il convient d’observer – pour mieux comprendre les logiques qui président à la construction des classes de sexe, profondément imbriquées avec les classes sociales et les classes de « race » – un organisateur du travail autrement puissant que les « Madames » ou les « Messieurs » et beaucoup plus à même de dresser des stratégies à moyen et long terme : l’État, en tant qu’agent des logiques d’accumulation de capital, et désormais néolibéral.
  • 42. C’est pourquoi nous avons ici largement documenté la manière dont l’État français, à travers ses politiques coloniales puis postcoloniales tout autant que ses politiques migratoires et sociales, organisait le marché du travail et la circulation de la main-d’œuvre. Cependant, nous avons vu que ces politiques étaient complexes, changeantes, parfois contradictoires. Leur ambivalence est une des raisons pour lesquelles le monde de la recherche française s’est souvent montré aveugle au poids des femmes migrantes, racialisées et appauvries, sur le marché du travail et dans la classe des femmes, à la différence de pays d’Europe du Sud, par exemple, où les politiques migratoires permettent une présence officielle des employé-e-s de maison migrant-e-s, et par conséquent une bien meilleure visibilité statistique et scientifique de cette composante centrale de la classe des femmes. Parmi les autres raisons, il est difficile de ne pas penser que la position de sexe, de classe et de « race », la nationalité et le statut légal des chercheur-e-s jouent un rôle dans la volonté et la capacité à voir et à travailler sur ces thèmes. C’est pourquoi nous ne pouvons qu’espérer que davantage de femmes migrantes, racialisées, de classe populaire et/ou issues des sociétés anciennement colonisées par la France puissent se faire entendre dans le débat. »

Je n’aurais pas pu trouver meilleure conclusion.

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5 réflexions au sujet de « Division sexuelle et raciale du travail »

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